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Akhénaton

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Essai de reconstitution numérique du visage du sarcophage dit « d’Akhénaton » de la KV 55
KV55

Le 25 janvier 2002, l’Allemagne rapatriait en Egypte les vestiges du décor de la cuve d’un cercueil anthropoïde restaurés sur un moule en plexiglas. Cette restitution permit au Musée du Caire de reconstituer l’une des pièces maîtresse trouvée dans la tombe numéro 55 de la Vallée des Rois, le sarcophage dit « d’Akhénaton » (1). Son couvercle, découvert parmi les gravats de l’hypogée, au début du XXème siècle, était lui-même particulièrement endommagé. Il fut restauré en 1915 et conservé au musée.

 

Sarcophage KV55
Le sarcophage de la tombe KV 55 aujourd'hui au Musée du Caire. Photo Renaud de Spens.

Depuis son exploration par Edward R. Ayrton et Theodore M. Davis (2), la tombe 55 a soulevé de nombreuses interrogations. D’une part en raison de la très contestable campagne de fouilles menée alors, privant les archives de documents importants (clichés précis, relevés complets, plans et témoignages fiables) et, d’autre part, du fait même de son lien établi avec la période « amarnienne » et la délicate question posée par la succession d’Amenhotep IV-Akhénaton. De quel personnage cette tombe était-elle donc la sépulture ? L’objet du présent commentaire n’est pas d’ajouter au débat qui divise encore les spécialistes mais de présenter un travail d’observation et de reconstruction portant sur la partie la plus emblématique du sarcophage : son visage.

Observations préliminaires

Sarcophage KV55
Fig.1 Détail du visage du sarcophage. Photo H. Perdriaud

L’une des spécificités, et non des moindres, de cette pièce est le témoignage flagrant de la destruction intentionnelle de la feuille d’or qui matérialisait le visage du défunt (fig.1). Cette dégradation n’a de sens que si l’on tient compte du fait qu’elle fut accompagnée –plus précisément, précédée- par le découpage quasi méthodique du cartouche présent sur le bandeau de texte, déroulé de la poitrine aux pieds du cercueil. Il s’agit d’un acte de désacralisation du réceptacle chargé de protéger et régénérer le corps du défunt. Une ultime et définitive procédure de damnatio memoriae puisque, ce faisant, on rendait anonyme la dépouille, y compris dans l’au-delà. Cette destruction est d’ailleurs l’un des principaux éléments avancés pour étayer la thèse que ce sarcophage fut bien employé pour ensevelir Akhénaton.

Il faut d’ailleurs souligner le contraste certain entre le soin qui semble avoir été pris pour ôter le cartouche en suivant ses contours et le mouvement nettement plus brutal pour arracher le visage. Les vestiges de la feuille d’or, plus épaisse donc plus résistante, montrent qu’on n’a pas cherché à soigner le travail, peut-être par manque de temps.

L’état actuel de conservation a donc livré la partie supérieure droite du visage formé par l’œil et son sourcil de lapis-lazuli, particulièrement arqué, typique de la période amarnienne, plus ou moins bien enchâssés dans le reste de métal précieux. Les traces d’un bandeau marquant le point de raccord avec la perruque sont encore visibles. Cet ensemble repose sur une pièce de bois adoptant l’ovale du visage, légèrement bombée en sa partie médiane et dotée de deux cavités, grossièrement taillées, correspondant à la position initiale des yeux. Cette pièce de bois porte les marques de nombreuses craquelures dont on a expliqué la présence en indiquant qu’elles résulteraient des coups de burin destinés à détruire le revêtement du visage. Je propose plutôt d’y voir l’état de vieillissement naturel d’une zone laissée brute dès sa conception et destinée à recevoir une couverture d’or par la suite, le visage à proprement parler. Si l’on tient compte de la partie restante, on observe que la feuille d’or ne semble pas être uniformément plaquée sur une forme mais vient plutôt coiffer un volume plus simple par endroits, sans détails. Au niveau du nez par exemple, il n’y a pas de traces d’éclat ou d’entaille plus marquée dans le bois, comme on pourrait s’y attendre sur un objet ayant subi des coups pratiqués au moyen d’une masse ou d’un burin.

 

Sarcophage KV55
Fig.2 Détail de l’unique cliché montrant le sarcophage in situ. Photo : Davis, op.cit. planche XXX

Etant donné l’extrême rareté des clichés pris par la mission Ayrton/Davis in situ, il est quasiment impossible de distinguer le détail de ce « masque de bois » tel qu’il est apparu aux archéologues lors de sa découverte. On pourra cependant remarquer que la zone du couvercle mise à nu sur le bandeau de texte, à l’endroit où le cartouche a été détruit, présente les mêmes craquelures. La précision du travail de découpage –même s’il faut tenir compte des restaurations modernes- exclut qu’il ait été pratiqué brutalement avec un instrument grossier (une herminette, un ciseau). Là encore, c’est comme si les éléments constitutifs du nom royal en pâte de verre avaient été enlevés l’un après l’autre, sans entamer le bois.

Pour défigurer le couvercle du sarcophage, les « ouvriers » (3) ont dû commencer par pratiquer une découpe en suivant vaguement la ligne de la mâchoire inférieure, passant sous le menton, derrière la barbe postiche. Cette opération achevée, il ne restait plus qu’à tirer d’un coup sec sur la feuille qui s’est alors soulevée et déchirée dans sa partie supérieure. L’œil gauche a du tomber à ce moment là, et peut-être même la barbe, à moins qu’elle n’ait été brisée avant pour faciliter l’opération (4).

La méthode de restitution

Tout d’abord, il convient de garder à l’esprit que le projet final présenté ci-après n’est qu’une hypothèse numérique, réalisée grâce à un logiciel de traitement photographique. L’état de détérioration de la base de travail ne peut plus permettre aucune certitude stylistique. Elle tient compte toutefois de plusieurs facteurs et paramètres plausibles, même s’il y a toujours une part de subjectivité dans ce type d’exercice.

a) La partie supérieure du visage

Cette portion a finalement été la plus simple à restituer. Les principaux éléments (œil, sourcil, pli supérieur de l’œil ciselé dans l’or) étant en place sur la moitié droite. Il a juste fallu comparer plusieurs angles de prises de vues pour déduire leur emplacement exact et opérer des raccords. Une copie par symétrie de la photographie initiale (fig.1) a permis de créer l’ensemble œil-sourcil-front manquant du côté gauche.

Le résultat obtenu est proche de ce qui peut être par ailleurs visible sur d’autres témoignages similaires, notamment le sarcophage intermédiaire de Toutankhamon, arborant le même décor rishi.

b) La partie inférieure du visage

Sur quels critères recomposer des traits quand il ne subsiste aucun élément pouvant servir de guide ? Cette question s’est rapidement posée d’autant que, si le fragment restant suffit, à lui seul, à reconstruire le haut du visage, il n’y a rien d’aussi concret pour la partie inférieure. C’est donc sur ce point qu’intervient une part de subjectivité, même si elle se fonde sur une série de comparaisons et d’analogies.

L’art de type amarnien présente des visages pleins, aux lèvres larges et sensuelles bordées de commissures nettes, aux mentons ronds et marqués. Pour restituer l’aspect et l’éclat du métal précieux, il était nécessaire de trouver ces éléments sur un visage d’or contemporain, de facture proche dans la forme et dans l’esprit. Ces éléments sont réunis dans le célèbre masque funéraire de Toutankhamon. L’ensemble nez-bouche-menton a donc été prélevé sur une photographie de cette œuvre majeure, mis à l’échelle et positionné : il s’est révélé à peine plus court que l’ovale du masque de bois.

Il a été établi que le sarcophage de la KV 55 fut initialement prévu pour une femme et remanié ultérieurement pour contenir la momie d’un homme, souverain de son état, n’ayant au demeurant pas de lien de sang avec la propriétaire initiale (5). Lors de cette transformation, les artisans ajoutèrent un uræus à la perruque (de forme très inhabituelle pour un cercueil royal, détail qui appuie l’hypothèse de sa destination première), et fixèrent une barbe osirienne au menton. La poitrine fut arasée, son décor de plumes refait et l’on plaça les deux sceptres royaux traditionnels, aujourd’hui perdus, dans les mains dorées.

Le bandeau de texte a également subi des modifications. Cependant, les inscriptions restantes, et notamment celles de la cuve, n’ont pas été correctement ni systématiquement transformées ; ce qui laisserait supposer que le travail a été commandé dans une relative urgence. Les artisans se contentant de changer les détails les plus apparents. Il est donc tout à fait possible que le visage du couvercle ait conservé ses traits féminins et qu’on n’ait pas cherché à le transformer radicalement, l’ajout de la barbe postiche suffisant à le masculiniser.

Cette hypothèse a été intégrée à la reconstruction du visage qui devait apparaître comme celui d’une femme. Pour se faire, les traits du nez et du menton empruntés à Toutankhamon ont été très légèrement affinés. Les deux clichés de travail - visage KV 55 et masque funéraire- pris avec des expositions différentes à la lumière, ne restituaient pas la même couleur pour l’or. J’ai donc choisi d’estomper la différence des teintes sans toutefois l’uniformiser. Il s’agit d’un critère purement esthétique.

 

Reconstitution visage Akhénaton
Fig.3 Résultat de la reconstitution du visage

Extrapolation

Pour conclure ces quelques notes, essayons d’aller plus loin dans la reconstitution en imaginant un résultat en plan plus large, englobant le reste du couvercle du sarcophage. L’absence des traits d’origine, perdus avec la feuille d’or arrachée, a contribué à rendre cette pièce parfaitement en adéquation avec l’époque qui la produite : entourée d’incertitudes et de zones d’ombres. Le visage virtuel restauré modifie dès lors l’apparence du cercueil et la perception qu’on pouvait en avoir jusqu’ici. Cette transformation le rend, en quelque sortes, plus accessible, même s’il ne s’agit que de supputations à la palette numérique.

 

Reconstitution sarcophage KV55
Fig.4 Résultat de la reconstitution du sarcophage de KV 55

 

17/08/2005-24/08/2005, Hugues Perdriaud.

 

Notes

1. JE 39627, Musée égyptien du Caire.
2. En 1907, cf T.M. Davis, « The Tomb of Queen Tiy » in Excavations, Bibân el-Molûk. Publications, Londres 1910
3. Ainsi nommés par Jean-Luc Bovot qui montre qu’il ne s’agit pas de pilleurs. Pour une étude complète de la KV 55 on se reportera à : J-L. Bovot, « La tombe KV 55, un imbroglio archéologique », Akhénaton et l’époque amarnienne, éditions Khéops et Centre d’égyptologie, Paris, 2005, p. 183-224.
4. Elle ne figure pas sur l’unique cliché de Davis montrant le cercueil in situ, cf Davis, op. cit. planche XXX.
5. Il s’agirait de la reine Kiya, épouse secondaire d’Akhénaton. Pour l’épineuse question des liens de parentés et de la succession du roi, on consultera les intéressantes conclusions de Marc Gabolde : Gabolde M. D’Akhénaton à Toutankhamon, Paris, 1999.


Liens

Akhénaton (Thotweb).
Présentation d'Hugues Perdriaud (Thotweb).



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